Entre ciel et terrePlus que les autres disciplines sportives, la boxe, la corrida et la montagne ont en commun d’avoir inspiré les grands noms de la littérature. Dans les récits de voyage de ceux que l’on appelait les Romantiques comme Victor HUGO et Alexandre DUMAS, on trouve des descriptions magnifiques de ces paysages perdus entre ciel et terre. D’autres encore ont couché sur papier leurs sentiments au contact de ces géants de pierre : CHATEAUBRIAND, Georges SAND, Alphonse DAUDET, Henri TROYAT… Au XXe siècle, le récit de montagne devient même un genre littéraire avec l’écrivain Roger FRISON-ROCHE en « Premier de cordée ». Même les alpinistes s’improvisent écrivains et rivalisent d’inspiration au moment de raconter leurs exploits. Certains font preuve d’un brio particulier comme René DESMAISONS, Walter BONATTI, Reinhold MESSNER, et, bien sûr, Maurice HERZOG dont le livre « Annapurna, premier 8.000 » se vendra à 15 millions d’exemplaires et sera traduit en 40 langues ! Le succès de l’escalade s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus large qui voit, depuis une vingtaine d’années, l’émergence de nouvelles disciplines – parfois issues des sports traditionnels – comme le V.T.T., le surf des neiges ou encore le roller-skate. Mais au-delà de cette apparente jeunesse, l’escalade puise évidemment ses racines dans le passé. L’escalade telle qu’on la conçoit aujourd’hui était déjà pratiquée au début du siècle dernier par une série d’alpinistes qui, à la belle saison, prenaient d’assaut les falaises de calcaire en Grande-Bretagne, les blocs de granit dans la forêt de Fontainebleau près de Paris, ou les tours de grès près de Dresde en Allemagne. En Belgique aussi, quelques sites s’étaient rendus célèbres comme Freyr sur les bords de la Meuse, et parfois tristement célèbres comme Marche-les-Dames, lieu de la chute mortelle du Roi Albert Ier, le 17 février 1934. Pour ces pionniers de la grimpe, il ne s’agissait souvent que d’une forme d’entraînement avant de partir pour de véritables expéditions dans les massifs alpins ou, plus tard, en Himalaya. On en profitait pour tester le matériel et les nouvelles techniques d’ascension. Puis au début des années 1970, une nouvelle génération de grimpeur s’est mise en tête de privilégier le style par rapport au seul souci d’efficacité. Ils décidèrent, par exemple, de renoncer aux techniques artificielles. Dans l’escalade libre, les pitons et les cordes ne servent plus qu’à assurer. Pour progresser, on se trouve donc obligé de n’utiliser que les aspérités du rocher. Partisans du « libre » et du « traditionnel » se sont alors opposés sur des questions fondamentales comme : « Qu’est-ce que l’on recherche dans l’alpinisme ? » ou « Qu’est-ce qu’un exploit ? » De temps en temps, cette polémique rejaillissait sur toutes sortes de problèmes pratiques posés par la préparation des voies. Pour le libre, il importait de retrouver une certaine virginité du rocher. Les grimpeurs s’efforçaient alors de nettoyer les falaises de toute leur habituelle quincaillerie, ce qui déplaisait souverainement aux grimpeurs « traditionalistes ». Bref, l’incompréhension était totale. D’autant qu’on se mit très vite à confondre les expressions comme « escalade libre » qui suppose qu’on n’utilise que des prises naturelles, et « escalade en solo », c’est-à-dire une technique à haut risque où l’on progresse seul et sans assurance. Ce style, popularisé par des films à succès comme « La vie au bout des doigts » et « Opéra vertical », participa certainement à l’engouement pour l’escalade dans les années quatre-vingt. Certains grimpeurs, comme Patrick EDLINGER, connurent ainsi la gloire. En même temps, il reflétait une idée assez fausse de la discipline avec une représentation des grimpeurs comme une bande de trompe-la-mort en mal de sensations fortes. Les anciens alpinistes ne comprenaient pas cette recherche gratuite du danger. Pour eux, qui avaient connu des époques tellement plus difficiles où l’on grimpait en knickers et avec des cordes en chanvre, cette obsession de dépouiller l’alpinisme d’une technologie enfin performante, sortait littéralement de l’entendement. Mais les nouveaux grimpeurs reprochaient à l’alpinisme classique de s’être laissé enfermer dans un carcan trop rigide avec l’organisation d’expéditions toujours plus chères, toujours plus lourdes, toujours plus ambitieuses. Ils voulaient explorer d’autres pistes et renouer avec une sorte de pureté originelle. À cette époque-là, le Tyrolien Reinhold MESSNER était en train de révolutionner le sport en partant à la conquête des plus hauts sommets de l’Himalaya dans un style alpin, c’est-à-dire en équipe réduite – parfois même seul – et sans bouteilles d’oxygène pour compenser la raréfaction de l’air. Il faisait partie des meilleurs grimpeurs de sa génération, inaugurant même un septième degré sur une échelle qui n’en comptait précédemment que six. MESSNER fit lui aussi beaucoup pour populariser l’escalade, s’entraînant partout et par tous les temps. Chaque matin, par exemple, il parcourait une corniche de 60 mètres, suspendus par le bout des doigts, autour du foyer des étudiants de l’Université de Padoue. Bientôt, son style devait faire école et les monuments des grandes villes servirent de terrain à des hordes de jeunes grimpeurs en quête d’entraînement. Un petit groupe de grimpeurs dont notamment J. M. ARNOUD, P. MASSCHELIN, Y. BRAMS, M. DEBRUICKER, M. LEVEQUE, J. de MACAR et bien d’autres, recherchent à Bruxelles des lieux grimpables pour s’entraîner. Ainsi, ils se donnaient rendez-vous au pied de la tour de Woluwe, des murs du Cinquantenaire ou du pont du Diable. Ils étaient par ailleurs régulièrement chassés par la police qui n’apprécie pas ces drôles de cocos qui s’entraînaient sûrement à grimper les murs pour cambrioler ! À Liège, on escaladait la façade du centre sportif du « Blanc Gravier » dans le complexe universitaire du Sart-Tilman. Ce sera pour ce centre sportif que sera construit un mur de briques et de béton, de même principe que la tour de Woluwe, comprenant une partie extérieure et intérieure. L’intérieur d’une douzaine de mètres de long et de six mètres de haut est sans doute le premier mur « indoor » en Belgique ! Si les formes de ces murs sont séduisantes, et les prises fort proches de la falaise, rapidement, les prises fixes en pierre se patinent, le béton devient lisse et l’escalade devient rébarbative et rappellent la célèbre « savonnette » de Freyr. Petit à petit, les premiers aménagements spécifiquement réservés à l’escalade ont vu le jour comme la Tour en bois de Mont sur Meuse érigée en 1969 par des passionnés de spéléologie. Il s’agit d’une tour d’écolage pour les techniques de spéléo, montée dans la prairie du trou « Bernard » pour un stage « aide moniteur ADEPS ». Construite par les guides du Centre Routier Spéléo en août 1969, l’ensemble comprend deux tours de onze mètres, distantes de cinq mètres et reliées par une passerelle supérieure. Une voie d’escalade avec prises rapportées en bois est équipée sur une des faces. Cette tour ne restera pas à Mont sur Meuse, elle sera entièrement démontée quelques mois plus tard, pour être remontée dans la prairie derrière le refuge « Norbert Casteret » à Mont-Godinne où elle est morte foudroyée au cours d’un orage dans les années 1980. Au milieu des années septante, les Anglais développèrent l’idée de sites artificiels d’escalade avec des constructions où l’on moulait carrément des blocs de pierre dans le béton. Aux États-Unis aussi, des innovations voyaient le jour. L’Américain Tony YANIRO eut l’idée de construire des murs artificiels qui reproduisent les difficultés du rocher et permettent de ce fait de s’entraîner en faisant totalement abstraction du lieu, de l’heure, ou de la saison. Le succès est immédiat. Les nouveaux murs attirent de milliers de pratiquants qui sans cette trouvaille, n’auraient probablement jamais tâté du rocher. Alors que les premières sociétés françaises développent principalement les panneaux en résine et béton « imitation rocher » pour les murs publics dans les municipalités, la société belge ALPI-IN, créée par P. DHAENEN, L. MARTIN et M. van SLIP, développe le concept du panneau multi perforé et sablé avec inserts en acier zingué tous les vingt centimètres, permettant le montage et le démontage rapide de prises en résine. Ce qui permet la création et le remplacement rapide et illimité des voies d’escalade. Ce principe est à la base des salles d’escalades privées. La Belgique occupe une place importante dans cette petite révolution des pratiques. Dès les années quatre-vingt, elle propose le concept de salles d’escalade où les gens viennent grimper comme les autres jouent au squash ou vont à la piscine. Cette mode gagnera la France, l’Allemagne, l’Angleterre et finalement toute l’Europe dans la décennie suivante. Le 6 septembre 1986, la société ALPI-IN expose à Freyr un mur composé de deux parties à inclinaison variable, actionné par des vis sans fins. Quand ce mur mobile n’est pas utilisé pour des démonstrations, il est stocké au rez-de-chaussée de l’atelier de fabrication. Le soir, quelques grimpeurs – entre autres ceux qui fréquentaient déjà le mur du Cinquantenaire et le pont du Diable – se retrouvent pour grimper sur le mobile et inventer de nouvelles voies. Bien sûr, pour les puristes, la résine artificielle ne rivalise pas avec le toucher du calcaire du Sud ou le granit des Alpes. Mais ces murs ont joué un rôle certain dans le phénomène de popularité de l’escalade. Pour de nombreux grimpeurs qui n’ont ni blocs, ni falaise, ni a fortiori montagne à proximité de chez eux, l’escalade se réduit même à sa dimension « intra muros » et l’alpinisme s’apparente ainsi à une nouvelle forme de gymnastique. Rapidement, on organisa des petits concours puis carrément des compétitions, en dépit de l’opposition d’un certain nombre de grimpeurs de la première heure qui craignaient que leur sport ne soit récupéré par l’establishment sportif. L’un des premiers chantiers fut précisément de codifier les pratiques pour permettre la confrontation sportive. Mais ces concours ne constituaient pas l’unique aspiration des adeptes de l’escalade. Loin de là ! Nous devons l’organisation de la première coupe de Belgique d’escalade en salle à la Fédération Belge d’Escalade en Salle (FBES). La FBES regroupe les salles Terre Neuve, New-Rock, City-Rock et Blueberry-Hill avec une tentative d’assurance et entrée commune pour les quatre salles. Durant les années nonante, la plupart des salles existantes se transforment pour se mettre au goût du jour, s’agrandissent, s’équipent de salles de bloc et de revêtement de sol de sécurité. De nouvelles salles se construisent un peu partout en Belgique. Toutes plus grandes, plus surplombantes, plus modernes que la précédente. Les grandes villes du pays possèdent maintenant une ou plusieurs grandes salles … Chacun pourra se faire son idée en découvrant ce sport, sur les murs artificiels ou en falaise, selon les nombreuses opportunités qui existent dans notre pays. On compte en effet plus d’une centaine de salles spécialisées dans toutes les régions et près de deux cents sites naturels – dont une trentaine réellement aménagés – répartis sur les provinces de Liège, Hainaut, Namur et Luxembourg. Bref, il y a l’embarras du choix ! En marge des compétitions, l’escalade offre toutes sortes d’autres avantages, à commencer par sa convivialité. Dans les salles et au pied des parois, on se conseille beaucoup, on s’assure aussi mutuellement et finalement on lie plus facilement connaissance que dans les circonstances plus guindées qui sont habituellement le lot des autres disciplines sportives ! Certains grimpeurs recherchent cet esprit communautaire. D’autres prêtent à l’escalade le retour vers les sensations de l’enfance lorsqu’on s’efforçait de grimper jusqu’à la cime des arbres. D’autres encore apprécient le fait que l’on progresse relativement vite (du moins au début), ce qui est évidemment très encourageant pour persévérer dans n’importe quel sport ! Mais l’escalade possède d’autres charmes encore.